Pour doper le potentiel entrepreneurial au Togo, aligner le système éducatif !

PotentielIl y a plusieurs années, en compagnie d’autres camarades du collège, nous tressions des paniers pour les revendre ensuite le jour du marché ; ce qui nous garantissait quelques revenus pour nous procurer des jeans et autres t-shirts « tendance ». Aujourd’hui, en rapprochant ce qui se fait ailleurs en matière de promotion de l’entrepreneuriat ainsi que les succès entrepreneuriaux des adolescents et des jeunes sous d’autres horizons de cette publicité tous azimuts sur l’entrepreneuriat dans mon pays, je pleure cette éducation qui a tué les capacités entrepreneuriales de milliers de jeunes et par ce fait, privé les populations des solutions à leurs besoins et de la richesse qui aurait pu améliorer le bien-être des communautés.

 L’entrepreneuriat un moyen de développement économique

Souvent présenté comme le moyen idoine pour le développement économique, la lutte contre la pauvreté et le chômage, l’entrepreneuriat « est le processus d’accomplissement de quelque chose de nouveau (création) et de quelque chose de différent (innovation) dans le but de créer de la richesse pour la personne et une valeur ajoutée pour la société »[i]. C’est aussi « l’ensemble des activités et démarches qu’implique la création d’entreprises et plus généralement la création d’activités »[ii]. Compte tenu des paradigmes sur lesquels s’appuient les auteurs qui contribuent à façonner le concept, l’entrepreneuriat peut être défini à travers un processus de création de valeur (Bruyat & Julien, 2001), de création d’une organisation (Fayolle, 2004), d’innovation et de créativité (Brazeal & Herbert, 1999), de détection ou de construction d’opportunités d’affaires (Bygrave & Hofer, 1991) ou encore, le plus souvent, à travers une combinaison de deux ou plus de ces quatre aspects[iii].

Dans la conception de Joseph Schumpeter, « l’entrepreneur est un homme dont les horizons économiques sont vastes et dont l’énergie est suffisante pour bousculer la proportion à la routine et réaliser des innovations ».

Les entrepreneurs sont donc des créateurs d’organisations productrices de richesses et de pouvoir. La richesse ici s’entend au sens positif comme étant un instrument de libération individuelle et collective. Ainsi, pour maximiser son développement économique, chaque pays cherche à multiplier le nombre d’entrepreneurs sur son territoire. La stratégie pour y parvenir suppose de donner le goût et les moyens d’entreprendre à ceux qui présentent les conditions de réussir.

Le gouvernement du Togo semble être engagé dans cette optique. Quoi de plus normale, puisque par ici nous sommes définis par la pauvreté avec ses multiples visages : PPTE[iv].

Les discours et les actions se multiplient

L’intensité entrepreneuriale semble s’augmenter au Togo. En tout cas, à considérer les discours. Selon Paul-Arthur Fortin, l’intensité entrepreneuriale est « la mesure à un moment donné de la culture entrepreneuriale dans un milieu ». Elle intègre les discours, les traditions et valeurs religieuses favorables, l’engagement des élus et leaders locaux, l’engagement de l’école dans la diffusion des attitudes, valeurs, connaissances et habiletés, la collaboration des médias, la dynamique des réseaux ainsi que la valorisation du métier d’entrepreneur.

Il faut noter que l’environnement politique et socio-économique se meuble de discours et d’initiatives allant dans le sens de la promotion de l’entrepreneuriat au Togo. Un nombre de plus en plus grand d’organisations voient le jour pour la promotion de cette discipline et ce savoir-faire. Des émissions radiotélévisées se multiplient. Des projets sont financés, notamment dans le secteur du développement à la base (autonomisation des femmes, promotion de l’artisanat, agro-alimentaire, ….). Nous notons également la création de la « Maison de l’Entrepreneuriat » initiée par la Ville de Lomé et l’Université de Lomé. Les partenaires au développement (Pnud, entre autres) accompagnent des initiatives dans le domaine…

Le constat qui s’impose est que les bénéficiaires de ces projets et offres de services de formations en entrepreneuriat ou encore les spectateurs et auditeurs des discours et autres émissions qui y sont consacrées sont presque exclusivement les jeunes et les adultes. Ceux là qui ont entre temps « enterré » la culture et les aspirations entrepreneuriales qu’ils caressaient pendant leur adolescence, étant forcés par l’éducation formelle et informelle (la société) à étouffer leur esprit créatif et leurs capacités précoces à apporter des solutions innovantes aux problèmes de leur environnement.

Cette école qui inhibe l’esprit entrepreneurial

« L’esprit d’entreprendre est une compétence de base, qui doit être acquise par l’apprentissage tout au long de la vie et qui favorise la satisfaction professionnelle et l’épanouissement personnel. Il puise son énergie dans les attitudes qui le définissent : la persévérance, la créativité, l’optimisme, la responsabilité, l’esprit d’équipe, l’énergie autonome, l’initiative et repose avant tout sur le « savoir-être » de l’individu »[v].

Une société qui désire plus d’entrepreneurs pour assurer sa survie et sa croissance à long terme, doit travailler à développer d’abord la culture entrepreneuriale dans son milieu estime Fortin. Or, l’école est le lieu par excellence pour l’acquisition des valeurs qui accompagneront les adultes de demain pendant toute leur vie. De plus, ces valeurs trouvent des ancrages encore plus puissants lorsqu’elles sont acquises dès le plus jeune âge. Une meilleure préparation des jeunes à s’insérer sur le marché du travail passe également par la promotion de la culture entrepreneuriale et le développement d’attitudes, de compétences et d’habiletés profitables non seulement aux entrepreneurs de demain, mais aussi aux futurs employés et à tous les citoyens.

Il faut donc une stratégie de l’éducation entrepreneuriale dès le primaire qui devrait viser à offrir à l’élève des situations éducatives lui permettant d’entreprendre et de mener à terme des projets orientés vers la réalisation de soi et l’insertion dans la société.

Et parmi les traits caractéristiques des entrepreneurs il ne manque pas la créativité, la capacité à prendre des risques, à écouter, à identifier des opportunités, à prendre des décisions, le courage. Des valeurs et compétences sur lesquelles n’insiste pas suffisamment notre éducation.

Au contraire, les parties prenantes de l’éducation -les politiques, les éducateurs, les familles et autres partenaires- consciemment ou non, étouffent ou bannissent ces valeurs que développent naturellement les écoliers et élèves.

Je me rappelle, ces jeunes élèves qui, à l’école primaire ou au collège ont initié la vente de bonbons et de petits articles scolaires. Ont-elles l’esprit d’entrepreneur ? Ces adolescents des villes et villages qui pendant les vacances pensent systématiquement à développer une activité génératrice de revenu pour économiser de l’argent en vue de faire face aux besoins de leur rentrée scolaire ; ont-ils la pensée entrepreneuriale ? Et ces ado et jeunes que j’ai côtoyés et qui pendant les week end et les après midi libres fabriquaient des paniers avec des branches de palmiers pour les revendre au marché, n’étaient-ils pas de bébés entrepreneurs ? Mais que sont-ils devenus aujourd’hui ? Si certains ont tiré leur épingle du jeu, ce n’est sans doute pas le système qui les aidés. Même pas les parents pour qui, il fallait absolument aller à l’école et devenir un fonctionnaire, un employé et non son propre patron. Parce que l’entrepreneuriat n’est pas valorisé. En effet, le petit commerce, l’artisanat traditionnel, la couture ou encore la restauration au bord des routes qui en sont les célèbres vitrines n’offrent pas des emplois au look « prestigieux » !  Plusieurs de ces génies précoces, ces débrouillards sont donc devenus des « faiseurs » de petit boulot, des agriculteurs aux outils aratoires et des artisans presque analphabètes. Je me rappelle avec amertume souvent l’un d’entre eux. En classes de sixième et cinquième, nous interchangions au fil des trimestres, nos rangs parmi les trois premiers de la classe.

C’est peu dire que ces potentiels sont gaspillés. A jamais ! Oui, le génie peut être empêché d’éclore et c’est souvent le cas par ici, privant ainsi la communauté des solutions adaptées à ses besoins et de richesses qui auraient pu accroître son bien-être. Et lorsque Sarah Onyango Obama, grand-mère paternelle d’Obama, après avoir félicité le président américain réélu en novembre dernier, a ajouté : « Nous, à Kogelo- village d’origine du père d’Obama, situé à environ 400 km au nord de Nairobi- nous donnons naissances à des gens intelligents »[vi], je me suis demandé ce que notre environnement fait de ces « gens intelligents ». La plupart du temps, il les assassine ! Nul doute que le leadership et la gouvernance tant politique qu’économique en Afrique doivent être revisités afin que le potentiel entrepreneurial africain soit réhabilité au service des peuples du continent.

Œuvrer pour une stratégie d’avenir

Comme souligné supra, les actions et discours touchent majoritairement ceux qui sont en situation de créer, d’initier des activités, d’entreprendre. Certes, leurs réussites motiveront les plus jeunes. Mais la garantie d’une intensité entrepreneuriale durable passe par l’intégration du système éducatif ou son alignement à la stratégie globale de promotion de l’entrepreneuriat.

Le système éducatif doit être capable de détecter ces génies de « petites solutions » parfois considérés comme des fainéants et des assoiffés d’argents à bas âge et les canaliser autant que possible afin de leur permettre de réaliser leur vocation en accroissant la richesse de la nation.

Une nouvelle vision de l’enseignement supérieur semble prendre forme, à en croire les discours, dont les prémices sont l’institution du système Licence-Master-Doctorat (LMD). Les réflexions et actions devraient intégrer la nécessité de relever le potentiel entrepreneurial des jeunes étudiants afin de les rendre capable de rechercher de façon dynamique un emploi une fois diplômés, de créer et gérer leurs propres entreprises, de faire progresser par une approche dynamique et innovatrice les entreprises qui les emploieraient ou d’être porteurs d’innovations sociales positives. Un autre impératif serait de renforcer les capacités des enseignants à dérouler une pédagogie stimulante auprès des jeunes en formation.

L’école doit permettre de développer le savoir-être et les qualités telles que la créativité, l’initiative, la curiosité ou la persévérance afin de former les professionnels dynamiques de demain. Elle doit également démontrer aux jeunes que l’échec, loin d’être une honte, est une voie d’apprentissage.

La promotion de l’entrepreneuriat passe également par la mise en place d’une réglementation adéquate encourageant la liberté d’entreprise, une justice indépendante et la lutte contre la corruption qui étouffe l’esprit d’initiative et d’entreprise.

Outre l’Etat qui doit jouer un rôle prépondérant et fédérateur, les différentes parties prenantes de l’éducation et de la formation – les écoles, les acteurs économiques, les ONG- doivent jouer pleinement leur partition. Sans oublier les médias et les élus locaux qui devront pour cette cause, accepter de s’absenter un peu de la capitale pour aller susciter l’éclosion des génies qui attendent de les soutenir dans le développement de leurs localités. Les familles doivent également contribuer à cette dynamique en limitant leur propension à canaliser vaille que vaille l’avenir de leurs enfants vers les professions arrêtées par les parents.

Réhabiliter le droit à l’erreur

La diabolisation de l’échec constitue l’un des freins à l’enracinement de la culture entrepreneuriale. Aux débuts des années 2000, j’ai rejoins des amis pour mettre en place une mini-entreprise dénommée Lobus Group (Leaders of business group). Préalablement, ils opéraient dans le secteur du riz cultivé au Togo et emballé par leurs soins. Ensuite, on a essayé une sandwicherie sous la dénomination Lobus food. Des sandwichs bien emballés pour les élèves des lycées de Lomé. Premier point chute : Lycée de Tokoin. Quelques jours d’expérience ont définitivement enterré le projet. Les raisons ? En cumulant des erreurs stratégiques, les charges se sont rapidement accumulées. Nous n’avons pas trouvé la panacée. Premier échec. En guise de repli, nous avons changé de secteur et embrassé les cours à domicile. Là encore, quelques mois après, nous avons réalisé que notre business modèle n’était pas adéquat. Petit à petit, au lieu de procéder aux réorientations nécessaires, plusieurs autres facteurs nous ont forcés à renoncer.

Il est indéniable que plusieurs jeunes ont traversé les mêmes difficultés que nous. Et, tout comme dans notre cas, le manque de formation et d’accompagnement constituent les facteurs d’échec de la majorité de ces initiatives entrepreneuriales.

C’est connu de tous ! L’échec subi ou plus simplement la peur de l’échec tétanise plusieurs jeunes qui caressent le rêve de devenir entrepreneur ou tout simplement de s’auto-employer. Cette peur les dessert, mais également empêche la communauté de richesses non créées. Tristement. Parce qu’en réalité nous avons tous une fois échoué. Et, ceux qui réussissent sont ceux qui persévèrent. Un pasteur qui fait référence dans le domaine du leadership dans le monde actuellement a, lors d’une conférence à Paris déclaré ceci : « tu ne réussiras pas tant que tu n’as pas échoué ». Cette pensée est proche de Lao-Tseu pour qui, « l’échec est le fondement de la réussite ».Et Winston Churchill d’enchaîner : « réussir, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ». Autant d’affirmations qui devraient nous conduire à avoir un regard nouveau sur ce que nous appelons « échec ».

Malheureusement par ici, nous continuons à diaboliser les élèves qui échouent, même si l’éducation est inadaptée, si les conditions de travail sont dérisoires et si nous les avons forcés à choisir des filières qui ne les intéressent guère.

Si nous voulons augmenter l’intensité entrepreneuriale chez nous, il faudra aussi démythifier l’échec entrepreneurial et travailler à réhabiliter le droit à l’erreur pour tous.

Séna Baba


[i] Kao, 1995

[ii] Béranger, 1998

[iii] Kobia & Sikalieh, 2010; Verstraete & Fayolle, 2005

[iv] Initiative « Pays pauvres très endettés »

[v] Rapport FERIA, « Charte européenne des petites entreprises », 2004

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